L’envers des mots : « Clivant »

À mesure que des problèmes sociaux émergent et que de nouveaux défis sont imposés à la science et à la technologie, notre vocabulaire s’élargit et s’adapte. Des termes que nous pensions déjà bien connaître s’enrichissent de nouvelles significations, des mots nouvellement créés entrent dans le dictionnaire. D’où viennent-ils? Comment nous permettent-ils de bien comprendre les nuances d’un monde en mutation ? Du “validisme” au “silence”, de la “bifurcation” au “dégenre”, les chercheurs de The Conversation s’arrêtent deux fois par mois sur l’un de ces néologismes pour nous aider à mieux les comprendre, et ainsi mieux participer au débat public.


Dans les dictionnaires courants, l’adjectif “divisif” est défini comme “ce qui divise profondément l’opinion”. Ce sens désormais dominant a éclipsé le sens strict du verbe « fendre », qui désignait à l’origine une technique et même un art : le fendage d’un diamant ou d’un minerai cristallisé « dans le sens de ses couches lamellaires », comme le Centre de Le dictionnaire en ligne des ressources textuelles et lexicales (CNRTL) l’énonce.

Le maître doué de cette connaissance d’une matière première très précieuse s’appelait “sekar”. Nous avons donc trouvé cette famille de mots techniques dans Dictionnaire des arts, des sciences et des métiersen d’autres termes Encyclopédie dirigé par Diderot et d’Alembert au Siècle des Lumières.

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Apparue bien plus tard, la « division » est dotée d’une signification socio-politique qui n’est plus associée au vocabulaire matérialiste des diamantaires flamands. Plus qu’un mot, il est même devenu un véritable trope, une figure de style caractéristique de cet idiome médiatique que le linguiste Gérard Genette appelait médialecte. En 2012, dans la rubrique “Juste un mot” du magazine Monde, le journaliste Didier Pourquery a raconté sa propagation rapide et presque contagieuse dans la bouche des journalistes politiques. A noter que les deux exemples donnés alors sur des sujets jugés “clivants”, l’Europe et la laïcité, sont toujours à l’ordre du jour dix ans plus tard.

L’envers de ce mot diabolique est qu’il est présenté comme une étiquette descriptive et que son usage public s’avère d’autant plus efficace qu’il est occulté par le halo de protection qui l’entoure. Des propos « dissociatifs » pourraient en effet provoquer le malaise d’une opinion publique soudain magiquement réunie : la prudence s’impose donc ! A un niveau plus général, le “clivage” représente un acte de langage qui modifie la réalité, ce qu’on appelle en linguistique performatif.

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Regardons de plus près. “Clivant” travaille vraiment de manière quasi sanitaire, mettant en garde contre certains discours, tout en plaidant pour la protection du bien public démocratique le plus précieux : la libre expression d’opinion. En effet, le label “clivant” attribué à des auteurs qui se heurtent aux conceptions dominantes, ou à des sujets dits “vivants” ou “sensibles” comme l’immigration, l’identité nationale ou l’islamophobie, signale un danger pour l’opinion publique. La nature du danger reste tacite, l’alarme répandant son potentiel d’anxiété dans le public ainsi provoqué.

Cette efficacité de performance terrifiante révèle un sérieux paradoxe à la réflexion. La démocratie est essentiellement un régime qui reconnaît la pluralité des opinions et protège la liberté d’expression tant qu’elle s’exerce dans le cadre de la loi, la suspicion de discours respectant a priori les règles du débat ne serait pas nécessaire, si elle se fonde sur Article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 24 août 1789.



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Car il s’agirait alors d’une décision d’une autorité, en dehors de toute loi établie et de toute autorité légitime, au regard d’un consensus aussi mythique que faux, quels discours sont réputés audibles et lesquels ne le sont pas, car les cas limites douteux sont généralement regroupés dans la catégorie “division”.

L’hypothèse de l’existence d’une norme idéologique tacite sous-jacente à l’espace public discursif dont le « partage » serait une expression codée et un opérateur signifierait donc la reconnaissance de la mise en œuvre d’une censure morale dans le domaine de l’expression des idées et des croyances, ce qui contredit radicalement les principes de notre culture démocratique.

Ce qui appuie cette hypothèse troublante, c’est le glissement récent du « clivage » appliqué aux personnes et non plus à leurs déclarations publiques. Au contraire, la polémique perd son sens même lorsque cette qualification est a priori attribuée aux intellectuels et représentants du monde académique invités à s’exprimer. Nous voudrions également remédier à ce détournement de mots non seulement en détournant le débat sous l’influence de la culture du conflit, mais aussi en l’empêchant sans violence manifeste.

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