« M’installer, j’en rêvais, mais seule… »

En amont de l’exposition “Sous les pavés la vigne à Lyon”, que Rue89Lyon co-organise avec Nouriturfu, nous sommes allés à la rencontre des vignerons du Beaujolais pour documenter les conséquences du vieillissement de la profession. Et de voir qu’il est possible de se lancer en dehors du cadre familial, avec beaucoup de volonté et une dose de chance. Aujourd’hui âgée de 27 ans, Anaïs Pertuizet s’est installée à Lantignié en 2021. Avec d’autres, la vigneronne participe à la renaissance du terroir.

Lorsqu’elle nous montre le cuvage où elle travaille, Anaïs Pertuizet a ce sourire mi-étonné, mi-ravi. Ce jeune vigneron de 27 ans s’est installé en Beaujolais en 2021, à Lantignié. Sa rencontre avec Gérard Genty, dit Gégé, vigneron à la retraite depuis plusieurs années et propriétaire des lieux, a tout changé. Le “rêve un peu fou” de produire son propre vin s’est réalisé :

« Gégé est un passionné, mais il n’a pas d’enfants à qui transmettre ses vignes. Son objectif est avant tout que le Beaujolais reste un vignoble. Il me loue une chambre pour un bain et un terrain », explique la jeune femme originaire de l’Ain.

Un retraité n’est jamais loin. A l’entrée du domaine, son nom figure encore sur l’inscription : “Cave Gérard Genty, Beaujolais-Villages”. Nous le rencontrons brièvement lors de la visite. Ne voulant pas jouer le jeu de l’interview, il a glissé :

“Avec Anaïs, c’est clair, c’est propre, c’est tout ce que je veux. »

En Beaujolais, une jeune vigneronne de 27 ans, accompagnée de son cheval

Car aujourd’hui elle produit des bouteilles labellisées “Domaine Pertuizet”. Elle a choisi de cultiver ses parcelles en bio – la conversion est en cours. La jeune femme s’intéresse également à la biodynamie, même si elle est consciente des polémiques scientifiques qui l’entourent :

“C’est une philosophie, chacun la fait sien. J’essaie de regarder le calendrier lunaire, je veux tout croire. Je fais des préparations biodynamiques et j’utilise quelques plantes. Mais je ne demanderai pas de confirmation. »

Anaïs Pertuizet, vigneronne en Beaujolais
Anaïs Pertuizet s’est installée à Lantignié en 2021. La vigneronne du Beaujolais cultive 2,5 hectares de Gamay. © LMB/Rue89Lyon

Enfin, elle utilise un cheval de trait, “Irokoi”. Il lui permet de mieux travailler le sol qu’avec un outil mécanique, en limitant son tassement :

“Ce n’est pas une annonce de vente. C’est juste différent d’un tracteur. Je m’ennuie beaucoup moins là-bas !”, confie-t-elle, toujours avec cette simplicité dans la discussion, sans détours.

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Récupération hors du milieu familial en Beaujolais, mais avec l’aide de “Gégé”

Une partie des 2,5 hectares de cépages Gamay cultivés par Anaïs se trouve à proximité de la cave, surplombant le sommet arrondi du Mont Brouilly. Elle vit seule sur place, dans un ancien dortoir pour vendangeurs.

L’entrée est maintenant le salon-salle à manger où elle s’assied pour travailler, quand la pièce est pleine de soleil. Ce mardi de septembre est l’un de ces jours. La voici donc prenant le temps de revenir sur son parcours jusqu’à l’aboutissement : devenir vigneronne sans être “fille”.

Certes, Anaïs Pertuizet n’est pas une citadine. Son père est agriculteur dans les plaines céréalières de l’Ain. Après avoir obtenu son diplôme en science et technologie de laboratoire, il se rend compte qu’il ne peut imaginer son avenir ailleurs qu’à l’extérieur. Son BTS viticole et œnologique à Davayé, en Saône-et-Loire, lui a fait découvrir les terroirs du Mâconnais et du Beaujolais.

« J’ai aimé le côté super fruité du Gamay. Cela donne un plus aux vins, même si à cette époque leur image, notamment en Beaujolais, n’était pas au top. Heureusement, ça recommence aujourd’hui. »

Ce timide renouveau est en partie dû à Frédéric Berne, qui a reçu la parole de Rue89Lyon en 2018. L’Association Vignerons & Terroirs de Lantignié est née sous l’impulsion d’un jeune vigneron en 2017.

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La même année, puis en Master 1 Vignes, Vins et Terroirs, Anaïs Pertuizet effectue un stage auprès du même Frédéric Berne. Elle réfléchit à ce moment décisif :

“Je voulais aller dans une jeune institution. J’ai rencontré Fred avant, à la foire aux vins. Je lui ai dit : “Allez, montre-moi toute ta vie !” » »

Une expérience qui plantera une première graine dans la tête de l’étudiante, de plus en plus convaincue que son rêve de se poser est possible. Aujourd’hui encore, il admire le travail de Frédéric Berne.

Frédéric Berne, président de l'association des vignerons de Lantignié.  ©LB/Rue89Lyon
Frédéric Berne, Président de l’Association des Vignerons de Lantignié 2018. ©LB/Rue89Lyon

Ses études l’éloignent un temps des vignobles français, avec des expériences en Argentine et aux Etats-Unis, mais Anaïs Pertuizet suit de loin le développement de l’association Vignerons & Terroirs de Lantignié. Comme pour beaucoup de jeunes, la pandémie de Covid-19 bouleverse tout :

“Je suis revenu d’Argentine. Je me suis retrouvée sans travail, vivant chez mes parents. J’ai enfin trouvé un emploi à Fuissé, dans le Mâconnais. Rouler une heure matin et soir était difficile, mais j’ai persévéré, j’aimais la vigne et j’ai progressivement pris des responsabilités. On m’a même proposé le CDI. »

“Je ne voulais pas impliquer d’autres personnes dans mon aventure au cas où ça tournerait mal”

Sauf qu’ici, au même moment, Frédéric Berne l’appelle. Un vigneron de Lantignié voulait laisser une jeune vigne, un nommé Gérard Genty. Trois amateurs de vin prennent un verre, et deux semaines plus tard, Anaïs décide de tenter l’aventure. Il se souvient de ce moment :

“Peut-être que je n’aurais jamais commencé sans lui. Je savais que ce serait encore difficile, mais je ne pouvais plus me cacher. Mes parents m’ont dit qu’ils pouvaient m’aider financièrement, mais j’ai refusé. Je ne voulais pas impliquer d’autres personnes dans mon aventure au cas où elle échouerait. »

Sans apport et avec la seule aide de la Fondation des Jeunes Agriculteurs (DJA), Anaïs Pertuizet s’est retrouvée face à plusieurs emprunts qu’elle a dû rembourser. Elle achète une partie du terrain – le reste est loué, où elle paie un loyer – son cheval, son véhicule utilitaire… Et elle se réjouit de l’entraide qui prévaut à Lantignié pour subvenir à ses besoins. La vigneronne est consciente que son cas est extrêmement rare :

“Certains de mes amis se sont installés, mais plus dans le cadre d’une reprise familiale. Le foncier bon marché du Beaujolais attire aussi les personnes en reconversion, âgées de plus de 35 ou 40 ans. »

Elle documente son quotidien de vigneronne du Beaujolais sur Instagram

Pourtant, il y a beaucoup de travail à faire. Entre le nombre d’hectares de jachère qui augmente chaque année et les vignerons qui s’arrêteront dans 5 ou 10 ans, le Beaujolais peut devenir un pays d’accueil pour les jeunes plantations un peu au-delà des clous.

Certains pourraient envier le quotidien d’Anaïsa qu’elle partage sur Instagram. Avec Reels, courtes vidéos et musique, elle montre les différentes étapes de son travail : assemblage, soutirage, décuvage, palissage… Toujours avec le sourire ! Et il oblige ses collègues, plus modestement, à faire de même.

“J’ai repris le compte de l’association Vignerons & Terroirs de Lantignié. Les gens veulent voir comment nous travaillons, ils aiment ça. C’est un moyen de communication. »

Preuve que la mixité commence à décoller, les mêmes personnes qui doutaient de la capacité de la jeune femme à tenir tête complotent désormais contre elle. Elle plante également ses propres vignes et vise 5 ou 6 hectares pour finaliser son « Domaine Pertuizet », à taille humaine.

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